par Alain Roullier

Il arrive que des gens viennent me rencontrer dans le but de percer ce qu’ils croient être un secret. Est-il « de droite » ou est-il « de gauche » ? Je suis toujours affligé de voir à quel point le système politique français a formaté le public, combien il a appauvri son horizon en le réduisant à une si piètre alternative. Et pourquoi donc devrait-on s’enfermer dans l’un de ces deux bocaux, où vont très rapidement s’étioler nos sentiments et nos espoirs ? Pourquoi admettre que les tenants du système en vissent le couvercle, asphyxiant notre pensée et notre libre arbitre ? Pourquoi ces deux partis règnent-ils en maîtres ? Tous simplement parce qu’ils se sont associés tacitement pour faire un hold-up sur l’État. La bipolarisation de la vie politique française n’est qu’une confiscation de la démocratie. Les politiciens mènent une carrière et ils s’en vantent. Ne disent-ils pas souvent, à l’occasion de la disparition de l’un d’entre eux de la scène politique : « il a fait une très belle carrière politique », comme on dirait dans le privé : « Un tel a bien réussi dans le BTP, ou dans la Banque, ou dans la grande distribution ». Ce sont souvent les opportunités du moment qui les poussent dans un parti plutôt que dans un autre, parce qu’il y a un espace libre qui peut permettre de se caser et de gagner de l’argent.

Et il suffit de connaître les énormes avantages, que les élus se sont concédés eux-mêmes, pendant et après leurs mandats, pour comprendre que la politique est bien une carrière et que le bien public, toujours mis en avant, n’est qu’un faire-valoir. Par la centralisation à outrance de la vie politique, les ceux partis majoritaires, grâce à l‘argent public, règnent à tour de rôle, et interdisent l’émergence d’autres courants de pensée. Ils sont beaucoup plus proches que ce qu’on le croit généralement : l’un justifie l’autre : ils ont instauré un circuit politique fermé, profitant à tour de rôle du mécontentement suscité par le précédent quant il exerce le pouvoir. Mais tous les politiciens se gargarisent des mots valeurs et démocratie… parbleu, foù pella la gallina sensa la faire crida…

Ce système malsain qui a totalement sclérosé la société a abouti à la situation que l’on connaît et que l’on subit. Les mêmes énarques sortis des mêmes écoles règnent dans les partis parisiens, n’hésitant pas, à l’occasion, à changer de camp quand ils sont pressés d’obtenir un ministère ou une mission rémunératrice. Souvent la droite fait une politique dite de gauche et vice-versa pour ratisser les électeurs de l’autre camp. Ils se confrontent lors des élections, puis se partagent le gâteau, le vainqueur ayant la plus grosse part, mais ne laissant pas le vaincu sans ressources, à charge de revanche bien entendu ; cela se nomme « l’ouverture » et permet de se dire démocrate. « L’ouverture » a aussi un autre avantage, celui de calmer les velléités de l’ex-adversaire qui, tel le boa, sommeille quand il a bien mangé. Ainsi tout est lissé, et le vainqueur s’assure une mandature tranquille. Ceci est plus visible dans les conseils municipaux ou départementaux ; évidemment, de temps en temps, tous les six mois, l’opposition se manifeste, en parole seulement, par quelques piques bien senties pour montrer à son électorat qu’elle remplit son rôle ; mais dans les coulisses on se tutoie et on se réconcilie vite ; l’octroi d’une commission ou d’un poste supplémentaire, comme une baguette magique, s’il le faut, fait disparaître toute aspérité.

Les politiciens sont les champions du jeu de rôles : leurs partisans s’étripent lors de l’élection, eux s’arrangent entre eux quand ils sont élus. Il n’y a pas d’ennemis, mais des adversaires accommodants. Ce système qui fonctionne en circuit fermé dure depuis trop longtemps ; il est devenu consanguin, avec les tares que cela implique.

Depuis une décennie, et le phénomène s’accentue, les politiciens infantilisent le public et agissent dans le virtuel, plus que dans la réalité. Maîtrisant les médias, par des flots de publicité qui renflouent la caisse des journaux, usant du pouvoir politique pour écarter les gêneurs de l’audiovisuel, nos seigneurs règnent par l’image. Ils nomment pudiquement leur promotion personnelle : « communication ». Ce sont évidemment les fonds publics qui payent l’addition. On chloroforme le contribuable, avec son propre argent. Comme le public les voit partout, photographiées ici et là, filmés ailleurs, encensé par les journalistes, et s’agitant comme des mannequins de mode ou des danseurs argentins, les naïfs supposent qu’ils travaillent beaucoup.

Effectivement il est éreintant de courir d’interview en interview, de photographe en photographe, de fêtes en réceptions, et de passer son temps en voiture, en avion et en hélicoptère pour faire une apparition partout où il y a une caméra ou un objectif. Une personnalité du show-biz, de la littérature, du caritatif ou autre passe par là… et hop, ils arrivant avec leurs photographes et se pendent au bras de la star le temps d’un cliché. Mais quand donc travaillent-ils pour solutionner les problèmes de leurs administrés ? As-t-on élu des acteurs de cinéma ou des gestionnaires ? Et il y a fort à parier, que privés des ressources que leur procurent leurs mandats électoraux les trois quarts des politiciens qui n’ont jamais gagné leur vie en travaillant, se retrouveraient sur le pavé. Les électeurs gagneraient beaucoup à se pencher sérieusement sur le passé professionnel de ceux qui briguent leurs suffrages. Comment un politicien qui a fait plusieurs faillites personnelles et a été compromis dans des affaires troubles peut-il diriger correctement une ville ? Comment un autre qui appartient à une famille dont des membres ont été malhonnêtes, et qui en a profité peut-il être crédible ?

Mais fort heureusement, à Nice, nous ne connaissons pas de telles errances. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. La preuve absolue c’est que le journal local qui est la Bible de certains, parce qu’il est le seul, le dit, le répète, le suggère, le susurre, à longueur de pages et de jours… D’ailleurs la municipalité, en un an, a raflé toutes les palmes, de ceci, de cela… Comme elle n’a voulu en rater aucune elle a même obtenu la palme nationale des hausses d’impôts locaux… En ces temps de crise la vie va être difficile pour le contribuable moyen, mais que faire, une palme de cette taille il fallait absolument l’obtenir… c’est pour, l’instant seulement, car il fera certainement mieux, le fleuron de la collection estrosienne. Et grand motif de satisfaction, la campagne de promotion pour les Jeux Olympique n’a coûté que deux petits millions d’euros aux contribuables niçois, bagatelle…Certains semblent avoir adopté la théorie du félon Vialatte, qui disait : « les Niçois sont riches, ils paieront… ». On ne sait d’ailleurs, si le prix de location de l’hélicoptère qui a emmené le maire à Grenoble pour assister au prononcé de l’injuste décision, est compris dans cette somme. Le bruit court que la mairie a des difficultés à le payer vu que la somme dépasse le plafond au-dessus duquel il faut mettre le marché en concurrence… Quelle injustice… le maire se décarcasse pour obtenir de belles palmes dorées en papier crépon, si en plus il lui faut obéir aux lois… Certes la crise financière et économique lamine les plus faible et met en péril nombre d’entreprises, mais qu’importe la réalité pourvu qu’on ait l’ivresse… et le téléphérique pour aller contempler les astres de plus près et les désastres de plus loin…

Mais, si l’ivresse se révélait être celle des grands fonds, si le rêve rose dans lequel on nous maintient se transformait en cauchemar, les projets municipaux en citrouilles, les palmes en épines, l’or de la communication en plomb, et que l’on se réveillait un jour en sursaut, la bourse vide, couverts de dettes, compléments ruinés, avec un trou dans les finances municipales plus profond que le gouffre de Padirac… ? Il paraît que pour conjurer une telle catastrophe un bataillon de vieux Niçois avisés, s’apprêtent déjà à monter en procession à Laghet, pour y déposer une demande de grâce : Da un prince mensouneghie, libera nos, Domine…